numéro 252

N°252

N’est pas (notes)

Par Julien Gaillard

Un théâtre public ne se limite pas à être une plate-forme de production et de présentation de spectacles, c’est avant tout un lieu où se regroupent des pratiques, des processus, des gens.

prologue

« Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre. » Arthur Cravan

Le théâtre public n’est pas ce qu’il montre. Le théâtre public n’est pas ce que nous en voyons. Le théâtre public n’est pas dans l’ombre. Le théâtre public n’est pas ce que les communicants, qui y sont désormais très (trop) présents, en montrent, ou en font. (Beaucoup d’artistes agissent comme des communicants.)
La valeur du théâtre public, selon moi, ne réside pas dans les discours des directeurs et directrices d’établissements, ni dans les brochures, les programmes, les éditoriaux remplis de déclarations creuses, de notions abstraites ou d’éléments de langage ministériels. (Je lisais récemment cette déclaration d’un metteur en scène fraîchement nommé à la tête d’un établissement public : « Je veux faire du Théâtre X un théâtre en liens. » Les bras m’en sont tombés. En liens de quoi ?)
Il m’arrive de penser que la valeur du théâtre public ne réside pas — plus ? — dans les spectacles.
Il y a aujourd’hui, selon moi, trop de spectacle (singulier) et pas assez de théâtre. Ce n’est pas une question de quantité numérique (tant ou tant de spectacles, tant ou tant de productions, trop ou pas assez). Mais de qualité. De manières de faire.
Trop de spectacle ? Un théâtre public ne se limite pas, ou ne devrait pas se limiter, à être une plate-forme de production et de présentation de spectacles. C’est avant tout un lieu où se regroupent des pratiques, des processus, des gens. Le spectacle a la fâcheuse tendance, de plus en plus marquée, à tyranniser le théâtre, à masquer les processus. On a l’impression, bien souvent, que le théâtre ne vit que pour cela, présenter et produire des spectacles. Alors qu’il est bien souvent autre chose. Quoi ?

Le théâtre public n’est pas ce qu’il montre, n’est pas ce qu’on voit de lui. Et c’est très bien comme ça.
Il y a la vitrine. Et il y a le reste.
Il y a les brochures. Et il y a la réalité. Il y a ce qui passe sous les radars. Il y a ce dont personne ne parle. Il y a ce qui, a priori, n’a pas de portée réelle, ce qui ne donne lieu à aucun beau récit, aucun bel article. Ce qui est apparemment trop dérisoire.
Il n’y a que ce « trop dérisoire » qui m’intéresse, désormais, dans le théâtre public. Ce qui excède, silencieusement, l’apparat spectaculaire de son fonctionnement habituel.

Lorsque j’ai conçu la manifestation Poèmes ! au Théâtre de la Colline, à Paris, au printemps 2023, je devinais que la signification réelle de ce que j’étais en train de faire résiderait principalement dans les à-côtés de ma proposition. J’ai écrit et mis en scène un spectacle en sachant pertinemment qu’il ne serait là que pour justifier les activités périphériques conçues avec ma collaboratrice Hélène Bensoussan : ateliers, rencontres, petites formes, performances, prologues, lectures, invitations à d’autres artistes, publication de brochures. Le spectacle, mon spectacle, n’était pas le cœur de cette manifestation. Il était un point d’appui. Ce qui ne veut pas dire que je ne l’ai pas réalisé avec le plus de sérieux et d’engagement possible. J’ai aimé ce spectacle. Je connaissais sa place et sa destination première.

Le spectacle en question, Last Level v2 (un des premiers, dans le théâtre public français, sur l’imaginaire du jeu vidéo), était destiné à un public jeune. Son adresse était précise. Le public habituel du théâtre, passablement ignare en matière de création vidéo-ludique, s’est soudain retrouvé de l’autre côté de la barrière. Il n’avait plus, pour une fois, les références, le sous-texte. De très jeunes gens comprenaient tout, tandis que de vieux briscards n’y comprenaient plus rien. Perdu, leur latin.

Aucun média national n’a écrit sur la manifestation Poèmes ! Aucun. C’est un exploit. Quatre semaines dans un théâtre national, à Paris. (En général, on me dit que ce que je fais est trop confidentiel, pas assez visible.) Une petite dizaine de spectacles. Des ateliers gratuits presque tous les jours, un spectacle, des prologues, trois compagnies invitées, etc. Du public.
On ne pourra pas dire que j’ai dévoyé la poésie. Je le dis sans amertume. Vraiment. Arriver à être aussi discret, presque invisible, en pleine lumière est un phénomène rare — poétique ? — dont je jouis.

notes de strasbourg (2020-2022)

[De 2020 à 2022, j’ai participé en tant qu’artiste-intervenant aux trois éditions de La Traversée de l’été, au Théâtre national de Strasbourg. Cette manifestation a été conçue par Stanislas Nordey, alors directeur du Théâtre national de Strasbourg, pour répondre à la crise provoquée par le virus du Covid. Elle a réuni de nombreux artistes et proposé gratuitement, à qui le souhaitait, lectures, petites formes, ateliers, répétitions publiques, spectacles hors-les-murs. Cela durant trois étés successifs. C’est-à-dire à une période où les théâtres sont habituellement fermés. Je livre ici quelques réflexions, écrites à chaud.]

12 septembre 2020
[Texte lu lors de la clôture de la première édition de La Traversée de l’été au Théâtre national de Strasbourg.]

Décentralisation

« Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à “aller ainsi”, voilà la catastrophe. Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état de choses donné à chaque instant. La pensée de Strindberg : l’Enfer n’est nullement ce qui nous attend — mais cette vie-ci. Le sauvetage s’accroche à la petite faille dans la catastrophe continuelle. »
Walter Benjamin (Zentralpark)

Pour HB

1. C’est étonnant de travailler dans un théâtre qui n’est plus tyrannisé par les représentations du soir. étonnant et agréable, malgré l’inquiétude que nous partageons tous. L’inquiétude de ne pas pouvoir repartir comme avant.

Le spectacle, c’est un peu l’œil — de cyclope — du théâtre. Ça fascine tout. Ça mobilise tout, ou presque. Ça pose les perspectives.
Et c’est bien normal.

Mais.

On se prend à rêver d’un théâtre qui, de temps en temps, se décentraliserait de ses impératifs spectaculaires. Qui se décentraliserait de lui-même.

2. Il y a mille choses à faire dans un théâtre vacant. Vacant, c’est-à-dire disponible — à autre chose qu’à la production, incessante, de formes (plus ou moins) achevées.
Ateliers, répétitions, lectures, rencontres, tentatives, désirs (maintenus désirs), etc. Tout cela, qui est habituellement secondaire, s’est retrouvé, pendant quelques semaines, au centre. Aux centres d’un théâtre traversé autant par les participants aux ateliers que par les intervenants-artistes, les élèves et le personnel administratif et technique du théâtre.

3. Cette vacance permet, me semble-t-il, de déjouer, un peu, la dimension monumentale du théâtre. De la culture.
On ouvre les portes. On n’a pas honte de montrer le travail, de se montrer au travail. Au travail et au chômage, donc.

Cela permet aussi de dévoiler la pensée qui sous-tend nos activités. On est bien obligé, ainsi, de penser. Obligé, si jamais on avait oublié, de réapprendre à penser. De répondre aux questions. Questions qui se posent désormais comme d’elles-mêmes. Puisqu’elles ont enfin la place et le temps de se formuler.

Et si la coulisse de la pensée est vide, tant pis. Il faut au moins montrer ça, le vide de la pensée. Dire qu’on ne sait pas, qu’on n’a plus le temps de penser. Le reconnaître, publiquement.
Dire, peut-être, qu’on est dépassé.

4. C’est beau un théâtre ouvert.
Ouvert à tous les vents.
Ouvert à tous.

6 juin 2022
[Extrait de la présentation de l’atelier d’écriture animé durant la troisième édition de La Traversée de l’été.]

« Notre sensibilité, nos sentiments ne nous font plus de promesses : ils survivent à côté de nous, fastueux et inutiles comme des animaux d’appartement. »
Giorgio Agamben

Nos représentations — artistiques, médiatiques, spectaculaires — sont bien souvent des expériences déjà consumées, consommées. Déjà digérées. Des expériences mortes. Réifiées. Elles ne font que livrer des résultats.

C’est peut-être pour cela que les spectateurs s’ennuient fréquemment au théâtre. Ils n’ont rien à faire là. Rien à vivre. À expérimenter. Ils ne sont que des récipients dans quoi le spectacle déverse ses idées, ses déchets.

Les spectateurs ne travaillent pas. Ne jouissent pas. Ne participent pas. Ils observent des gens en train de jouir d’eux-mêmes. C’est gênant. D’où la honte qu’on éprouve parfois devant certaines représentations. On voudrait détourner le regard.

24 juillet 2022
Témoignage

Je viens de rentrer de Strasbourg. J’y ai animé — dans le cadre de La Traversée de l’été (3e édition) — un atelier d’écriture sur l’expérience et son récit. Ça s’est, je trouve, bien passé. En cinq petits jours, nous avons exploré, les participants et moi, des parages littéraires assez rares. Je ne me suis pas ennuyé une seconde. Ce qui n’est pas rien. (On peut beaucoup s’ennuyer durant un stage avec des « amateurs ». Pourquoi ? Parce qu’on croit souvent qu’il faut y aller de manière progressive. Pour ne pas effrayer, pas perdre les participants. On reste alors au bord. On piétine dans le vestibule. Dans le lieu commun. — Je crois, pour ma part, qu’il faut aller directement au cœur du problème. On construira plus tard le vestibule, si besoin est.)

J’écrirai, un de ces jours, sur La Traversée de l’été. Je tenterai de dire comment cette manifestation a agi en moi et modifié, profondément je crois, ma perception de ce que peut être un théâtre. Un théâtre public.

Quelques mots, ici, pour commencer.
La Traversée de l’été, c’est l’anti-Avignon. Le spectacle n’y est pas tout. C’est un théâtre décentralisé de lui-même, d’une part de ses enjeux spectaculaires. Le spectacle n’y est plus le tyran. Il laisse la place à autre chose. Au théâtre, peut-être. (Je l’avais déjà dit, déjà écrit, il y a deux ans.)
On en vient à formuler des choses étranges, un peu folles.
La Traversée, c’est : moins de spectacle, plus de théâtre. Oui.
Il y a des personnes qui rendent tout cela possible.
Il y a, bien sûr, Stanislas Nordey.
Il y a aussi Frédéric Vossier, auteur, qui sait rassembler des auteurs. Ils ne sont pas nombreux à savoir faire ça, dans les théâtres. (D’autant que Vossier s’intéresse vraiment au travail des autres. Ce qui m’a toujours étonné.)
Il y a, finalement, à la conception et à la coordination de l’ensemble, Hélène Bensoussan. C’est elle qui rend tout ça possible. Possible. J’insiste, et pèse mon mot. Sans elle, La Traversée n’aurait été probablement qu’une belle idée née du choc du premier confinement. Une belle idée, à communiquer, à imprimer sur des brochures, à quantifier. Une belle idée de ministère.

Un soir, dans un institut médico-éducatif, à 30 kilomètres de Strasbourg, on assiste à la création d’un texte de Nicolas Doutey, Combats, dans une mise en scène d’Adrien Béal. Le texte est fou. Les comédiennes et le comédien sont d’une précision à faire peur. Dehors, l’orage éclate. Enfin.

La nuit, on boit. Beaucoup. Il fait chaud. Il faut se rafraîchir. S’hydrater, comme ils disent à la télévision.
Je m’hydrate.
On pleure aussi, une nuit entière, dans les rues de Strasbourg désert, la fin d’un amour. On dirait du Duras. C’est lamentable. Et beau. Comme du Duras.

Le lendemain, on écoute la voix de Zoé se frayer un chemin, à la serpe, dans la surdité du monde. C’est violent et nu.
On écoute aussi Théo. Il a 16 ans. Mais, ici, l’âge ne compte pas. Plus. Il écrit un texte si coupant qu’on en reste sans voix.
On pense à Apollinaire : « Soleil cou coupé »
Il y a Francine, dont la perplexité, durant les premiers jours d’atelier, est palpable, lourde. Comme une canicule. Ses yeux s’effarent quand je parle (trop). Et puis il y a son émotion, durant la restitution. Une émotion fine. Elle me dit, après : « Tu as la générosité d’une mère ashkénaze. Une générosité étouffante. » (Je suis une mère ashkénaze, c’est vrai. Elle m’a découvert.)
Il y a Philippe et ses méditations tremblées.
Il y a Karine, Alexandre, Brigitte, Cindy, Catherine, Nadine, Caroline, Jean-Paul, Valérie.
On s’engueule gentiment à propos d’une phrase de Heiner Müller : « Une caractéristique essentielle de la culture européenne réside dans cette tentative permanente d’ôter aux gens la faculté de faire des expériences. » C’est bien.
Je maudis la Culture (majuscule). Dans un théâtre subventionné. C’est bien.
On croise Claudine G., qu’on aime tant. Et Christophe P., aussi.
Il y a là tout un monde.
Chantal R., avec qui nous parlons de notre chère disparue. (Mais bien là, encore.)
Durant la première séance de l’atelier, je lis aux participants ce texte de Kafka, « Désir d’être un Indien » :
« Si seulement on était un Indien, prêt sur le champ, et sur son cheval au galop, incliné dans l’air, qu’on tremblait sans cesse sur le sol tremblant, jusqu’à laisser les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à jeter les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et qu’on voyait le pays devant soi, lande bien tondue, encolure et tête de cheval évanouies » (trad. Laurent Margantin).
C’est peut-être ça, La Traversée.
Un désir, mis à nu.

notes sur la colline (poèmes !)

26 mai 2023
Ma petite tentative au Théâtre de la Colline, il faudra tout de même y revenir, quand il sera temps. Pour la penser plus à fond, ne serait-ce qu’un peu.

Quelques pistes, pour l’instant.

— Jeu, mouvement introduits dans la fixité, dans l’habitude institutionnelle. Faire bouger les lignes. Pas une vaine expression. Faire bouger les lignes des horaires, les lignes du partage scène/salle (cf. les différents dispositifs mobiles ; jeu de banquettes amovibles), les lignes des ateliers (qui ne sont plus de simples accompagnements, publicités, préparation aux spectacles ; ils existent pleinement et indépendamment ; gratuitement), celles du prix des billets.
— Faire apparaître l’institution à elle-même. Ce qu’a dit L., régisseuse générale : « Nous avons croisé des gens du théâtre que nous ne voyons jamais en temps normal. » Rendre les murs de l’institution un peu plus transparents. Voir la machine fonctionner. Voir qu’elle est peuplée d’individus. La re-personnaliser. Constater les présences et les absences.
— Tenter d’associer les différents départements, les différents services du théâtre à l’ensemble de la manifestation proposée. De sa conception jusqu’à sa réalisation.
— Compagnies invitées. Faire venir des spectacles qui n’auraient jamais été, autrement, programmés dans un théâtre de ce genre. Inviter des spectacles, des équipes, des esthétiques qui n’y ont, en temps normal, pas droit de cité. Des spectacles qui, structurellement, institutionnellement, ne peuvent pas être programmés dans de telles institutions (à cause de leurs modes de production, sauvages, non traçables, non identifiables…).
— Ateliers gratuits, sans obligation de venir à un spectacle, d’acheter un billet. Le théâtre peut être autre chose qu’un lieu de spectacles. Des gens viennent participer et pas seulement assister en tant que spectateurs-consommateurs au produit-spectacle. Cela fait entièrement partie de la proposition artistique. (Il est, pour certaines personnes, plus pertinent de parler avec un artiste que de voir ou lire ce qu’il fait.)
— Que le public puisse marcher sur le plateau. Qu’il y soit même invité. Cf. la présence du bar dans la salle. Matérialiser, même modestement, l’espace public, le bien commun. Tout cela est à nous. Le public doit se sentir, temporairement, chez lui. Pas seulement les artistes.
— Présence de différents temps. La soirée n’est pas constituée que d’un spectacle, c’est-à-dire d’un seul rapport scène-salle, d’un seul dispositif. Il y a l’entrée, les prologues : temps ouverts, flottants. Et les spectacles, temps conditionnés (un début, une fin). Plaisir des entractes, moments d’entre-deux par excellence.
— Ne rien faire construire. Ou en tout cas le minimum. Lutter contre la débauche spectaculaire de la technique, de la scénographie. Que l’argent aille davantage aux personnes qu’aux objets. Conception de formes légères, adaptées aux conditions de la manifestation. Lutter contre les formes idéales (il faudrait ceci ou cela…). Faire avec ce qui est là.
— Ne pas anticiper entièrement les effets des formes présentées. Ne pas proposer de formes, de spectacles déjà digérés. C’est-à-dire dont le méta-discours serait entièrement formulé (thème, orientation, idéologie). Proposer des formes que nous ne maîtrisons pas entièrement. Possibilité d’une expérience, même mauvaise.
— Se laisser la possibilité de l’improvisation, de la transformation à vue. Cf. les prologues surprises, différents chaque soir, imprévisibles (même pour nous).
— Activité éditoriale. Le théâtre étant équipé d’une petite imprimerie : publication de trois brochures distribuées gratuitement au public. (Réchauds, poèmes inédits de J.G. ; plaquette moriturus, conçue par Billy Dranty ; Comment lire de la poésie, réflexions.)
— Tenir la ligne artistique de la manifestation. éviter la caricature de manifestation participative, où tout serait, illusoirement, mis sur le même plan, et adaptable (plasticité louche). Avoir conscience du lieu où nous nous trouvons. Nous ne sommes pas un squat, nous ne mimons pas le squat. (La parodie du déclassement serait, ici, politiquement douteuse. Déplacée.) J’ai suffisamment travaillé dans les squats pour le savoir.
— Ne pas copiner avec la presse, les critiques. (Résultat : aucun article sur la manifestation Poèmes ! n’a été publié dans la presse nationale. Aucun. C’est un exploit. Cette invisibilité est révélatrice. De quoi ? C’est encore à penser.)
— Ne pas avoir peur de proposer un spectacle léger, fait rapidement, presque « amateur ». (Cf. Last level v2.) Penser à la phrase de Francis Picabia : « Je surpasse les amateurs, je suis le sur-amateur ; les professionnels sont des pompes à merde. » éloge, oui, d’une certaine forme d’amateurisme. De sur-amateurisme. (À la Straub.)
— Lutter contre la pose de l’artiste démiurge. Sans se transformer toutefois en passe-plats, en pur médiateur. (Rien de pire que la médiation, que la communication. Ces instances ne cessent de vouloir programmer la réception des œuvres, avant même qu’elles existent. La réception, dans la communication, détermine la création. Monde à l’envers.)
— Rapprocher, juxtaposer des formes ennemies ou lointaines. Des spectacles qui se contredisent. Dialectique réelle de la proposition. (Problème : cette dialectique n’a été lisible qu’à l’échelle globale de la manifestation.)
— Ne pas sombrer dans l’illusion de l’interaction bavarde en direct. Le véritable dialogue a lieu après. S’il a lieu. Et peut-être pas avec nous (artistes).
— Budget. Se mettre volontairement en situation de précarité. Si le budget initial est pensé pour un spectacle modeste, en proposer deux. Chercher l’endroit du déséquilibre, sciemment. Mettre l’institution en état de crise. Crise modeste, mesurée, maîtrisée, mais crise tout de même. La crise mobilise tout le monde. Inquiète tout le monde. Alimenter l’inquiétude. La nôtre, en premier lieu.
— Se foutre, le plus possible, de la logique du nombre. Jouer qualité contre quantité. À fond. Logique anticapitaliste par excellence : il n’y en a, à proprement parler, pas d’autre. Qualité contre quantité. (La subvention publique a été inventée pour cela. Ne pas l’oublier. Nous ne sommes pas là pour faire du profit. On pourrait même dire que le profit est interdit. Être à l’équilibre
— du déséquilibre.)
— Les effets les plus puissants sont incommensurables. Les effets réels sont probablement ceux dont on ne pourra jamais témoigner. Ceux dont on ignorera tout. Un effet peut prendre de nombreuses années avant de se formuler, de révéler son action. Parfois, même, l’effet n’apparaît pas. L’effet est discret. (Il n’appartient pas forcément à la rhétorique de la conversion, du salut.)
Ne pas oublier cet aphorisme de Georg Christoph Lichtenberg, qui me semble exact : « Il ne faut jamais juger un homme d’après ce qu’il a écrit, mais d’après ce qu’il dit dans la compagnie de ses égaux. » (Au passage : jamais un Français n’aurait pu écrire une chose pareille.)

notes ajoutées

11 décembre 2022
François Tanguy était un artiste.
Ce qui n’est pas banal.

Une bonne part des gens de théâtre sont aujourd’hui des pseudo-sociologues, pseudo-philosophes, pseudojournalistes, qui illustrent leurs pensées, leurs observations, leurs constats grâce aux moyens de l’art. Ils ont (ils volent) une idée. Qu’ils habillent, ensuite, avec du spectacle.
Tout est dans l’ensuite.
(Je ne m’exclus pas du lot. Pour faire du théâtre, il faut avoir des idées. C’est en tout cas ce qu’on attend de nous, aujourd’hui. Exprimer des idées. Avoir des intentions. Car c’est à partir d’elles qu’on nous finance. Quand on nous finance.)

Tanguy pensait par l’art.
En direct.
C’est pour cela que le poème est parfois difficile à saisir. Parce qu’il est la pensée elle-même, au moment de son élaboration.
Il est son mouvement, sa gestuelle. Pas son résultat. Pas non plus son truchement, ni son habit.
Il est le corps même de la pensée.
Maurice Blanchot dit quelque part que le poème (celui, en tout cas, de Paul Celan) n’est « jamais déjà donné ». Je n’ai croisé Tanguy qu’une fois, il y a six mois, au Théâtre national de Strasbourg. Lorsque je me suis présenté et lui ai dit que j’écrivais, il m’a répondu : — Bien sûr. On a lu.
J’ai eu un doute. Je crois qu’il n’avait rien lu. Et ce n’est pas grave : on a bien d’autres choses à lire.
Tanguy a ajouté : — Ce que tu écris, c’est comme un cerf galopant dans une forêt, la nuit. Un cerf qui bondit pardessus des fossés.
Ce qui m’a, sans aucun doute, laissé sans voix.
Savoir que cet homme n’est plus là, c’est comme perdre une partie de son champ de vision.
Un pan du terrain s’est effondré. Et bientôt on n’en saura plus rien.
Jean-Marie Straub est mort.
François Tanguy est mort.
Ce soir, j’observe, avec le peu d’yeux qu’il nous reste, l’oubli galoper.

6 juillet 2023
[Suite à la lecture du billet de Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, sur l’assassinat, par des policiers, de Nahel Merzouk, 17 ans, le 27 juin 2023, à Nanterre.]
Au bord de l’indécence.
Il n’y a qu’un changement total de la société, et de la métaphysique, qui pourrait permettre cela (cf. cette déclaration de T.R. : « Nous ouvrons cette édition avec la conscience de devoir contribuer, encore et toujours, à une société où Nahel aurait pu participer au Festival d’Avignon cet été. »).
Le Festival d’Avignon n’y pourra rien. Et encore moins — que rien — en agitant ces abstractions, aussi vaines que généreuses : la Culture, l’Art, la Démocratie, la Transmission, le Partage, l’Agora, etc.
J’ai identifié ce symptôme, depuis longtemps : plus le théâtre public parle du « monde », plus il est en train de se refermer sur lui-même. (Lisez les éditoriaux des programmes de saison, c’est patent.) Plus il produit ses images du monde, moins il le voit. (Vieux mécanisme.) Pire.
Le théâtre français ne cesse de se regarder parler du « monde ». Il met en scène son regard sur le « monde ». Il se met en scène en train de regarder le « monde », ce fétiche fuyant. Il admire sa propre générosité.
(Le jour où nous comprendrons que c’est justement cette cohérence creuse qui — par l’autorité discursive et, donc, le surplomb qu’elle instaure — effraie ou exaspère « les gens qui ne vont pas au théâtre », alors quelque chose changera. Cette rhétorique vide est, en sus, un très joli bâton tendu aux droitards qui n’hésitent pas à s’en saisir pour développer, à la schlague, leurs contre-discours tout aussi simplistes, tout aussi cohérents.)
Je dis cela plein de tristesse et de colère face au déni de réalité, habituel, des gens de théâtre (dont je suis). Je le dis loin de toute polémique.
Tant que la société continuera ainsi, nous resterons absolument insignifiants. (Même pas neutres, ou décoratifs : insignifiants.)
Notre aveuglement volontaire, derrière la figure (creuse) de notre compassion (supposée), participe entièrement, à mon avis, du statu quo.
Les habitants des quartiers populaires se foutent d’Avignon et de son luxe (cf. le prix des places, du logement, le montant des productions In, sans parler des habitudes culturelles et sociales qu’il faut pour s’y rendre), se foutent de nos sermons et de nos leçons de démocratie.
Et je crois qu’ils n’ont pas complètement tort.
Il y a, décidément, plus urgent à faire.
Commençons par arrêter de nous payer de mots.

Je précise que je respecte le travail artistique du nouveau directeur du Festival In. (Et le fait qu’il ne soit pas français ne peut que me réjouir. (Qu’il ne le devienne surtout pas.)) D’où la colère.


Pour citer cet article

Julien Gaillard, « N’est pas (notes) », Théâtre/Public numéro 252 [en ligne], URL : https://theatrepublic.fr/tp252-nest-pas-notes/

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