numéro 252

N°252

Tout ce que le théâtre public…

Par Julien Villa

En une nouvelle et un poème, tout ce que le théâtre public n'est pas/plus et ce qu'il est/recouvre/devenu

tout ce que le théâtre public n’est pas/plus

TERMINUS, LA GARE MONDIALE ! – NOUVELLE –

La voix du chef de gare me réveille en sursaut, — Bergerac. Bergerac, tout le monde descend ! J’essuie le filet de bave sur mon menton et rassemble mes affaires, — Merde, qu’est-ce que je fous là ? Je descends du wagon et m’engage sur l’immense quai vide. Le train s’éloigne en toussotant. Autour de moi, personne, pas même un employé de gare. Des bâtiments en friche s’étendent à perte de vue. Après de longues minutes passées à attendre, je finis par quitter le quai et traverse la voie de chemin de fer aux rails rouillés. Devant la gare, la rue est jonchée de papiers gras. On dirait un tapis de feuilles mortes. Je marche depuis un long moment quand j’aperçois une zone pavillonnaire, Enfin ! Espérant trouver quelqu’un à qui parler, j’avance dans la ruelle qui serpente entre les habitations. Toujours personne. On dirait qu’une épidémie ou une catastrophe nucléaire a décimé la population de la ville. Au bout d’une impasse, un panneau indique : La CAT. J’enjambe un grillage en lambeaux et débarque au bord d’un terrain vague. Le soleil tape dur. Plus loin, une route ondule comme un mirage. Planquée entre deux arbres faméliques, une cabine téléphonique abandonnée a été convertie en boîte à livres. Quelques-uns sont tombés au sol ; des pages déchirées ou froissées sont éparpillées au milieu des merdes de chiens et des seringues usagées. Un parking s’étend devant une enfilade de hangars. Sur l’un d’entre eux, un panneau en PVC indique gymnase-Espace René Coicaud. Les graffitis sur les murs ont des allures de hiéroglyphes, Casse tout, Nique la BAC, Ta mère elle boit du Sprite, Ici gitans… Un peu plus loin, quelques bâtiments neufs semblent avoir poussé comme de l’acné. La carcasse d’une voiture brûlée exhibe ses vieux restes. Je contourne les hangars et passe entre deux rochers aux allures de gargouilles. Une vitre cassée a été remplacée par un morceau de placo griffé de tags. Un canapé et un fauteuil défoncés barrent l’entrée d’un local électrique envahi par les ronces. Fixée par une chaîne à deux poteaux plantés dans le ciment, une pancarte noire se balance dans le vent en grinçant. Dessus est écrit en lettres blanches : La Gare Mondiale. Une allée goudronnée trouée de nids de poule court entre l’arrière des hangars et un autre terrain vague envahi par les herbes folles. Soudain, un bourdonnement de moteurs me parvient aux oreilles. VROM… VROM… Une horde de scooters et de mobylettes est en train d’approcher. — Ola ! Quelqu’un ! BANG ! BANG ! Je cogne contre le rideau de fer d’un des hangars quand une porte claque au bout de l’allée. Un grand type dégingandé vient d’apparaître. VROM ! VROM ! Les bruits de moteurs sont maintenant tout près. Je tourne la tête et j’aperçois, à moitié cachés par les hautes herbes, une dizaine de jeunes défiler torse nu sur leurs deux-roues. Ils traversent la prairie à fond sur leurs engins en labourant la terre et soulèvent d’énormes nuages de poussière. Leur nombre ne cesse d’augmenter. On dirait qu’ils se rapprochent et cherchent à m’encercler. Mon cœur joue du tambour dans ma poitrine. Dans l’allée, le grand type continue d’avancer vers moi en claudiquant. Ses cheveux gris et frisés se balancent dans l’air comme une étrange mousse aquatique. On dirait qu’une sorte de nuage flotte au-dessus de son crâne. Il s’arrête à quelques mètres de moi et lève la main, — Salut… Le silence revient brusquement. Le bruit des moteurs a disparu. Les jeunes sur leurs scooters se sont évaporés. Le soleil m’éblouit. La chaleur est écrasante. Ma bouche est sèche. Je prends une grande inspiration et peine à avaler ma salive, — Où sommes-nous ? Le grand type écarquille les yeux et hausse les épaules, — Qu’est-ce que j’en sais ? Au centre de la terre, j’imagine. Un peu partout et nulle part… Un vent fort se lève et je montre du doigt l’enfilade de hangars fermés, — Y a quoi là-dedans ? — Hein ? Parle plus fort, il y a trop de vent ! Je place mes mains en porte-voix et me mets à crier, — Je dis : qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? L’homme m’imite et avance vers moi, — Oh ! Ce que tu voudras ! On peut faire rentrer le monde entier dans ces hangars ! Pourvu qu’il tienne dans cent mètres carrés ! Pas sûr d’avoir bien compris, j’essuie la sueur qui coule sur mon front, — Qu’est-ce que vous racontez ? Vous faites quoi ici ? Tout à coup le vent s’arrête de souffler. L’homme se fige net, — Pourquoi est-ce que je te répondrais ? C’est toi qui viens me déranger. Qu’est-ce que tu veux ? Soudain, il pose sur moi un regard menaçant. Je recule de quelques pas, mais le type bondit sur moi. Il m’attrape par la nuque et colle son front contre le mien, — Ne me dis pas que tu t’es perdu ici par hasard ! Ça n’existe pas ! Alors dis-moi ce que tu veux ! Et vite ! Tu ne vois pas que je me change en fossile ? Je ne vais pas végéter éternellement dans ce désert ! Sa voix s’étrangle et une longue quinte de toux le force à poser un genou à terre. Quand il retrouve enfin son calme, je lui tends la main pour l’aider à se relever, — Faut pas vous mettre dans cet état. Je ne sais pas ce que je veux, moi… La seule chose dont je suis sûr, c’est que ça ne tient pas dans cent mètres carrés. Plutôt crever que de moisir dans vos hangars ! Le visage du type se fend d’un large sourire, — Ah ! Ne pas vouloir, c’est un bon début ! Les plus belles histoires commencent toujours comme ça ! — Qui êtes-vous ? — Les gamins du coin m’appellent « cheveux chimiques », articule-t-il en reprenant son souffle. — Mais votre vrai nom, c’est quoi ? L’homme hausse les sourcils puis s’étire de tout son long, — Tout ce que je peux te dire, c’est que je vis dans une rue qui porte mon nom. À cause d’un oncle mort à la guerre. Ce gymnase porte aussi le nom du gynécologue qui a fait naître mon fils. Tu n’as qu’à enquêter, si ça t’amuse. Moi ça m’emmerde. Mon truc, c’est de jouer aux Indiens. J’adore construire des tipis. À l’époque, on foutait bien le bordel ici. Mais tous les apaches ont fini par m’abandonner. Ces salauds sont morts ou partis vivre avec les cow-boys. Alors je me suis amusé à construire une dernière cabane. Je l’ai trimbalée un peu partout comme une coquille d’escargot. Maintenant je fatigue. J’ai tout démonté et rangé dans ces hangars… Le type s’approche et pose ses mains sur mes épaules, — Maintenant, dis-moi ce que tu veux ! Je le regarde droit dans les yeux sans savoir quoi répondre. La tête me tourne. J’ai du mal à respirer. Ma mâchoire se serre comme un étau. — Dis-moi, gamin ! Dis-moi ce que tu veux ! L’odeur âcre de son haleine m’enivre. Tout mon corps est parcouru de fourmillements, — Allez, dis-le ! Autour de nous la lumière baisse, le crépuscule commence à tout envahir. Sous mes pieds, le sol se met à gronder ; comme si un dragon s’apprêtait à jaillir de terre. Ma bouche s’ouvre et je m’entends beugler, — TOUT ! ET TOUT LE TEMPS ! L’écho de ma voix ricoche au loin. Mes jambes s’affaissent et je sens les graviers m’érafler la peau. Quand je relève les yeux, les cheveux du type flottent dans l’obscurité comme un champignon atomique. La nuit est tombée. Lourde. Noire. Imparable. Les lumières et les bruits de la ville  trépignent à l’horizon. Le bonhomme me tend la main, — Bah voilà ! Tu vois, ça n’était pas si difficile ! Maintenant suis-moi ! Je me relève en grognant, — Où allons-nous ? — Nous compliquer la vie, bien sûr ! J’ai un plan infaillible pour débusquer nos ennemis ! L’odeur de brûlé les fera sortir du bois… Il claque des doigts et les réverbères s’allument un à un comme les projecteurs d’un théâtre. Toute l’allée s’illumine. Les hangars ressemblent soudain à des bunkers perdus au milieu d’une immense nuit.

tout ce que le théâtre public est/recouvre/devenu

L’ENVERS DE L’ENVERS – POÈME –

Tu voulais vivre à l’envers
Marcher sur la tête comme un acrobate
Mais le monde t’avait pris de court
Il s’était retourné avant toi
Et tu errais à l’envers de l’envers
C’est-à-dire dans un monde à l’endroit
Pire encore
Dans un monde à l’endroit qui s’ignorait
Dans un endroit sans endroit
Tu y dormais la tête en bas comme une chauve-souris
Et le sang ne te montait pas au visage
Ta peau devenait translucide
Les mots que tu crachais au ciel dégoulinaient de ta bouche
Leurs syllabes se brisaient comme un verre à moutarde sur le carrelage froid
Dehors les températures faisaient le grand huit
Et les saisons agonisaient
Recroquevillées dans des temps forts
Clouées sur du papier glacé
Sur la première page du programme : deux années étaient menottées ensemble par un tiret.

Tu t’étais engagé sur des sentiers
Et la chanson dans tes oreilles disait : passe par les villages
Mais le champ sous tes pieds
S’était changé en désert
À moins que ce ne fût une oasis
Qui à force de grossir
Était devenue une verrue
Un no man’s land
Les quelques auberges que tu croisais ressemblaient à des paquebots
Des bâtiments froids, moches, utilitaires
Des médiathèques éclairées aux néons
Avec des couloirs qui ne menaient nulle part
Comme des pyramides ou des cimetières indiens
Qui auraient tout oublié de l’Égypte et des grands lacs de l’Amérique.

Tu désirais naviguer avec les pirates en chantant à tue-tête
Déchiffrer des vieux grimoires au fond des ruines verdies
Rogner des ossements de baleine
Et mourir à l’abordage d’un crépuscule
Mais tu te réveillais en sursaut dans la cale humide de ce navire de corsaires
Par-delà la lucarne l’ombre du pavillon national flottait comme un corbeau
Toi et tes camarades étiez des mercenaires
Le fouet tournait de main en main
Et vos rames s’agitaient dans le vide
Car vous étiez tous prisonniers d’un navire surélevé sur des cales
Au beau milieu d’un zoo

Tu t’endormais en émeutier
Et te réveillais une matraque à la main
À bâiller devant une immense machine à café
Le bruit des touches ressemblait à des mitraillettes silencieuses
Une odeur de produit ignifugé te donnait mal à la tête
La montre à ton poignet tournait plus vite qu’un ventilateur
Autour de toi flottait une impression de déjà-vu
Matin et soir la même tannée
La fenêtre au fond de la pièce était un écran de contrôle
Ton corps avait vieilli d’un coup
Ta jeunesse n’avait été qu’une illusion
Tu avais confondu la peau fripée des premiers bains
Et les rides d’un cadavre mort-né dans du chloroforme

Tu rêvais d’une vie de nomade
Pour t’agiter en bande
Faire du monde entier ta maison
Et ne rester immobile qu’en te déplaçant sur ta monture
Mais tu t’épuisais dans une angoisse solitaire
Le dos cassé de maladies sédentaires
Tu croisais les jambes en travaillant
Quand le réveil sonnait le top départ
Il te fallait courir d’un train à l’autre
D’un bus à l’autre
D’une classe à l’autre
Toujours en retard
Trop en avance
Les désirs secs
Ta maison ne se trouvait plus nulle part
Nulle part était devenu ta maison
Ce qui brillait au loin n’était pas une ligne de fuite
Mais la lumière verte d’une issue de secours.

Tu avais pris tes jambes à ton cou
Au-delà des périphéries, au fond des sentiers, après les campagnes
Tout au bout des horizons
Mais tu finissais toujours à bout de souffle dans les mêmes centres-villes
À errer dans des rues piétonnes identiques
Bordées des mêmes magasins
Partout soufflait le vent mauvais des grands boulevards
L’air blafard des capitales
Alors tu rejoignais tes semblables en grelottant
Et prenais place dans la longue file d’attente
Devant cette espèce de palais de justice ouvert aux heures de bureau
À moins que ce ne fut un commissariat, un supermarché, un parc, ou un théâtre
C’était égal
Soudain des applaudissements retentissaient
Des personnes en chasuble jetaient des dizaines de sacs en toile de jute par les fenêtres
Une lumière rouge clignotait
Et un gardien au visage neutre apparaissait en haut des marches
Il criait :
« Vous, là
Les déserteurs
Les bourgeois
Les égoïstes
Le bruit de vos dents qui claquent n’est pas une mélodie harmonieuse
Pourquoi revenez-vous ici ?
Qu’est-ce que vous attendez ?
Vous avez voulu poursuivre votre désir
Mais le désir ne s’attrape pas
Le désir ne se mange pas
On ne peut pas en faire des paniers garnis
Le désir ne peut pas être touché
Le désir ne se compte pas
Personne ne peut dire combien le désir pèse, ni la taille qu’il fait
Le désir ne peut pas se stocker
Sa valeur ne peut pas être estimée
Il ne sert à rien
Pourtant à l’intérieur de ce bâtiment
Des personnes s’acharnent à rendre un peu de ce désir palpable
C’est un travail énorme qui leur demande de remplir des emplois du temps et des contrats
On peut le répertorier dans des fichiers Excel
Cela représente des heures et des soucis
Les gens ici supportent pour vous un travail harassant
Ils n’ont pas le luxe d’errer
Et la fatigue les fait tomber comme des mouches
Un par un
Burn-out
Alors pourquoi venez-vous les déranger ?
Qu’avez-vous à offrir en retour ?
Des mots ? Des gestes ?
Mais les mots et les gestes sont du vent
On n’organise pas des banquets avec des mots et des gestes
On ne peut pas en faire des habits chauds
Il n’est pas possible de les garder dans sa poche
Les mots et les gestes ne permettent pas de communiquer correctement
Les gestes disent mille choses à la fois
Et les mots
On ne peut même pas leur faire confiance pour dire
ce qu’ils veulent dire
Ils finissent toujours par se retourner comme un ongle
contre la réalité :
Association artistique ? / CRACK / Entreprise culturelle !
Décentralisation ? / CRACK / Centralisation éclatée !
Un monde d’acteurs singuliers ? / CRACK / Une masse informe de spectateurs-consommateurs !
Le qualitatif ? /CRACK / Le quantitatif !
Ici nous avons tourné le dos aux mots !
Nous sommes devenus réalistes
Et nous disons oui à la quantité
Oui
Je n’ai pas peur de le crier devant vous
La quantité !
La seule qualité valable est une affaire de quantité !
Dire autre chose c’est faire le snob
L’élitiste
C’est cracher dans la soupe
C’est mépriser ceux qui bossent pour… »
Et les larmes montaient dans la gorge du gardien
Elles montaient toujours au même moment
Alors il se taisait
Certains dans la file d’attente faisaient des cœurs avec leurs mains pour signifier leur accord
D’autres hochaient gravement la tête, les yeux mouillés
Le gardien s’approchait et les consacrait
Puis il levait son bras et jetait quelques badges au hasard dans la foule
Des laissez-passer de quelques minutes
Fou de fatigue, tu te jetais dans la cohue et piétinais tes concurrents
Les rares fois où tu remportais la bataille
Tu te précipitais dans le hall en serrant le badge contre ta poitrine
Mais les portes pour accéder au plateau restaient fermées
Des sociétés de sécurité avaient placé des codes secrets partout
Les miroirs sur les murs étaient truffés de caméras
Un panneau cloué sur le bar désert disait :
La fin du monde approche
Maintenant il faut économiser l’énergie.

Alors tu te couchais en fœtus sur le sol en béton
Et fermais les yeux

Le bruit de la soufflerie ressemblait à celui de la mer.


Pour citer cet article

Julien Villa, « Tout ce que le théâtre public… », Théâtre/Public numéro 252 [en ligne], URL : https://theatrepublic.fr/tp252-tout-ce-que-le-theatre-public/

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