Catherine Dasté, la sensitive

actualités

18/08/2026

Actualités Théâtre/Public - Non classé

Catherine Dasté, la sensitive

〔 Dans nos archives〕Catherine Dasté et le théâtre jeune public

Théâtre/Public
Catherine Dasté sous l’œil de © Nicolas Treatt, archive Théâtrothèque Gaston-Baty (non datée).

« Un théâtre qui oublie de s’adresser à la jeunesse est un théâtre moribond. »

Peter Brook, cité par Pierre Banos, Un geste théâtral si spécifique ?
Théâtre/Public n°227 – Théâtre (jeune) Public

Le chemin de théâtre que Catherine Dasté (06.10.1929 – 06.08.2026) a tracé pas à pas est indubitablement lié au cheminement de la création pour la jeunesse qui trouve, lors de la 23e édition du Festival d’Avignon, l’écrin lui permettant pour la première fois de jouer dans la cour des grands.

« Si, longtemps, des regards condescendants l’ont toisé, le ‘théâtre jeune public’ est aujourd’hui reconnu, encouragé, plébiscité. Cependant, son indéniable succès n’est que peu interrogé, et sa catégorisation fait souvent écran à la diversité des spectacles, des textes et des expériences théâtrales qu’elle recouvre […/…] » Le dossier qui lui est consacré dans Théâtre/Public n°227 – Théâtre (jeune) Public, entend contribuer à la (re)connaissance de sa richesse, dans les pas de celles et ceux qui ont défriché le chemin.

« En matière de théâtre jeune public, il convient en préambule de préciser que les problématiques inhérentes à la terminologie sont légion, et ce depuis les origines : jeune public vs jeunesse vs tout public ; destiné à vs accessible à ; théâtre-éducation vs dimension artistique ; genre théâtral à part entière vs sous-genre ; public idéal vs public captif ; spécialisation vs diversification… Les pionniers du théâtre jeune public, qu’ils se nomment Natalia Satz en Union soviétique ou Léon Chancerel en France, pour ne citer que ces deux noms, ont été confrontés à ce même type de problématique dans des contextes institutionnels différents. Ce secteur ou domaine — encore une dichotomie — demeure aujourd’hui un champ de forces traversé par une recherche constante de légitimité. Une légitimité artistique qui passe nécessairement par une légitimation institutionnelle. » (Pierre Banos).

« Spectacles insignes. Figures tutélaires »

Suzanne Lebeau reconstitue le chemin de Petit Poucet qui a mené le théâtre jeunesse de chemins escarpés en place publique; une consécration désormais articulée autour de nombreux événements et prix récompensant spectacle vivant, mise en scène, et écriture dramatique dédiée aux enfants et aux adolescents.

À l’été 1969, le Festival d’Avignon invite pour la première fois le jeune public et donne au théâtre pour la jeunesse une visibilité qui séduit un public enthousiaste dont l’intérêt ne cessera de croitre. « Mettre le public au cœur de la création a été le ferment révolutionnaire du théâtre qui ouvrait la porte à toutes les pratiques, dont celle du jeune public, et mettait le public au cœur de l’intelligibilité de la relation œuvre-auteur […/…]. L’intuition de Jean Vilar a été de reconnaître la spécificité du théâtre jeune public en invitant des créateurs qui avaient fait le choix de ce public, comme Catherine Dasté (compagnie La Pomme verte), Maurice Yendt (Théâtre des jeunes années), Miguel Demuynck (Théâtre de la Clairière), et de lui donner une visibilité et une place réelle dans les courants du théâtre contemporain. »*

« C’était, dit Roger Deldime, ‘l’an I du Festival d’Avignon’. Jean Vilar avait en effet souhaité, un an après 1968, qu’un certain nombre de représentations pour le jeune public soient organisées au sein du Festival […/…] : Le Pêcheur d’images, de Miguel Demuynck ; Le Pays du soleil debout, de Maurice Yendt ; L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue, de Catherine Dasté. Spectacles insignes. Figures tutélaires. »*

*Suzanne Lebeau, « Les racines du théâtre jeune public », Théâtre/Public n°227 – Théâtre (jeune) Public.
Théâtre/Public
L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue, mise en scène Catherine Dasté, Festival d’Avignon, 1969. © Archives MC2 Grenoble.

« Il faut accepter le doute, le discrédit, la souffrance ; il faut être têtu et concentré comme une tortue, exposé comme une sensitive… »

Catherine Dasté, Un théâtre en chemin, édition Seguier-Archambaud, 2006.

 

L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue a été créé en 1968 avec des comédiens de la troupe du Théâtre du Soleil. « Ariane Mnouchkine m’a proposé de monter un spectacle pour enfants. Aucune des histoires que j’avais recueillies ne me paraissait convenir pour une pièce de théâtre, j’ai proposé aux élèves de Nicole Athon [une classe de C.E.1 de Sartrouville], le thème suivant : ‘dans un pays lointain, une créature est devenue maître d’un village et oblige les gens à travailler pour elle, elle a chassé tous les animaux sauf un.’ En cinq séances, les enfants ont inventé tout le scénario, chacun apportant son idée et participant à l’élaboration de la pièce. La créature devenait un arbre sorcier qui n’aime pas le bruit du vent dans les arbres, ni le bruit des châtaignes qui tombent; l’animal qui avait échappé à l’attention de l’arbre, c’était une tortue qui cachait sa tête et ses pattes et ressemblait ainsi à une pierre. Pour tuer l’arbre sorcier, un petit garçon proposa ‘une musique qui fait comme le vent’… En même temps, les enfants dessinaient les personnages. Trois autres classes participaient aussi en apportant quelques idées, quelques dessins. »

Extrait du livret du spectacle L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue
Théâtre/Public
(Image 1) Livret du spectacle L’Arbre sorcier lors de l’exposition accompagnant le colloque « Catherine Dasté, un chemin de théâtre », Maison de la recherche, novembre 2025. (Image 2) Couverture : C. Dasté et Jean Dasté dans Kagekiyo le furibond, de Zeami (1951).

En 1976, alors en résidence au Théâtre de Sartrouville avec sa compagnie La Pomme verte, Catherine Dasté découvre l’œuvre du dramaturge chinois Guan Hanqing par l’entremise de Bernard Sobel qui créait pour Avignon un an plus tôt, Le Pavillon au bord de la rivière, un opéra de Betsy Jolas sur un livret de Guan Hanqing.

« La fable nous concerne : il y est question d’oppression, et d’un juge qui par des moyens détournés défend les opprimés. Il y est question de l’attrait des études, de la réussite aux examens pour l’obtention, illusoire, d’un statut social supérieur. Et puis il y a un personnage fantastique, celui de la mère, femme du peuple, lucide, étonnement vivante, qui tient tête à la justice. »

C. Dasté, Itineraire, revue du Théâtre de Sartrouville n°42, mars 1976

 

« Ce n’est pas par hasard que Bernard Sobel a proposé à Catherine Dasté ce Rêve du Papillon, pièce chinoise du treizième siècle de Kuan Han-Ching. Depuis plus de quinze ans, la Pomme verte s’est affirmée comme ‘un théâtre où la parole est sinon bannie, du moins frappée de discrédit, au profit d’une appréhension sensorielle et imaginaire du monde. Avec ce sujet chinois, l’éloignement dans l’espace et dans le temps favorise l’invention qui peut s’inspirer de plusieurs sources pour suggérer plusieurs sens’. Dans cette histoire de paysans qui sacrifient leur vie à l’espoir d’une promotion sociale par l’étude, se posent bien sûr les problèmes de la justice, de la hiérarchie, et éclate la duperie du rêve d’intellectualisation : ainsi sont mis en jeu la culture elle-même et notre rapport à elle », ajoute Catherine Dasté dans l’édition du Monde du 27 février 1976.

« Avec Le Rêve du papillon, [Michel] Puig et moi avons conçu ensemble un spectacle musical sans musique instrumentale, et sans chant noté. Ce sera le jeu des comédiens, la partition qu’ils inventeront, pour leur texte, guidés par Puig et par moi, qui constituera la musique du spectacle. Le rôle de la mère était joué par un homme. Pour la première fois, nous nous inspirions d’une tradition du théâtre oriental : un homme propose sur scène un modèle de la féminité, c’est-à-dire une reconstitution dégageant les traits essentiels d’un processus ou d’un état. Une fois encore, c’est le contact et le travail avec les jeunes, dans des classes dites de perfectionnement, qui nous ont amenés, Daniel Berlioux et moi, à inventer une forme théâtrale. Nous voulions qu’elle rende compte du désarroi, de l’inquiétude, du non-désir révélés par les paroles des adolescents, de façon transposée, musicale et non sur le mode du reportage ».

 

Au printemps 2007, à l’occasion des créations de Sauvée par une coquette et du Rêve du papillon par Bernard Sobel au Théâtre de Gennevilliers (reprises en 2014 au Théâtre des Déchargeurs à Paris), Théâtre/Public met à disposition des lecteurs cinq textes du dramaturge chinois dans un numéro double [n°186-187 – Cinq pièces de Guan Hanquing] coordonné et présenté par Michèle Raoul-Davis.

« Pourquoi ces textes dans T/P ? En 1958, les éditions de Pékin avaient publié , juste avant le déclenchement de ‘la révolution culturelle’ une remarquable édition anglaise de huit pièces de Guan Hanqing (aussi orthographié autrefois en français Kuan Han-Ching ou Kuan Han Chin) : Bernard Sobel les lit lors de son séjour au Berliner Ensemble, et en fait à son retour une rapide traduction française. C’est ainsi qu’un peu plus tard Patrice Chéreau, Jacques Lassale et Catherine Dasté ont découvert l’œuvre de Guan Hanqing et décidé de monter certains de ses textes. » (M. Michèle Raoul-Davis).

En 1967, Patrice Chéreau, assisté de Jean-Pierre Vincent, met en scène La neige au milieu de l’été et Le voleur de femmes au Théâtre de Sartrouville. En 1971, Jacques Lassale s’attelle au Rêve du juge Pao au Studio Théâtre de Vitry, dans la traduction de Bernard Sobel. Catherine Dasté et Michel Puig montent Le Rêve du papillon à Sartrouville, la pièce est traduite par Rennie Tang et Marie-Josée Lalitte. Dans ce numéro double, Catherine Dasté est invitée à revenir sur sa mise en scène créée en 1976.

« Dans l’ensemble des spectacles que j’ai réalisés depuis 1960, Le Rêve du papillon brille dans mon souvenir avec un éclat particulier. Car nous avions trouvé, Michel Puig et moi, l’équilibre juste entre une recherche, une expérimentation que j’ai menée avec passion pour sortir des sentiers battus du théâtre (même le sentier prestigieux exploré par mon grand-père Jacques Copeau), et l’adhésion du public. »

C. Dasté, extrait de « Un éclat particulier », Théâtre/Public n°186-187, 2007.

 

Catherine Dasté décide de faire de la mise en scène « sans préparation, sans compétence, sans préméditation. De nécessité, j’ai fait loi. Cette loi est toujours la mienne : ne pas savoir. ‘Il faut que la toile efface l’idée’, dit Braque ; et Copeau : ‘rien n’est plus terrifiant qu’un metteur en scène qui a des idées…’ […/…] Le travail du metteur en scène est nourri par une intuition qui prend sa source bien plus profondément que ne le font les investigations de la raison. Il n’est pas question de faire table rase, ni de se laisser guider aveuglement par l’inconscient (souvent encombré de scories, mais de suspendre le savoir -idées toutes faites, héritées, acquises par imprégnation depuis l’enfance, apprises ; principes de mise en scène, lois…- pour accéder à un autre savoir, intuitif, sensible, enfoui dans le corps, refoulé ; de réactiver la capacité d’émerveillement.

Il faut accepter le doute, le discrédit, la souffrance ; il faut être têtu et concentré comme une tortue, exposé comme une sensitive… Se mettre à l’écoute du texte, s’en imprégner, se dépouiller, de toute intention ou parti pris, être prêt à accueillir une voix qui vient d’au-delà de la pièce, de l’auteur, des conventions de la dramaturgie, qui vient du non-dit, de ce que le monde n’a pas encore pu dire; devant un espace vide, dans un temps ouvert, laisser surgir les images suggérées par le texte ; se mettre à l’écoute des comédiens (qui ont accepté de se jeter à la mer), leur lancer quelques appâts, observer, écouter, susciter.

Et peu à peu apparait une forme qui a l’évidence de la nécessité. cette loi que j’ai faite mienne est fondée sur l’intuition que l’Homme est ouvert, au monde, aux hommes, qu’il peut percevoir…

Merleau-Ponty disait : ‘Mes paroles me surprennent moi-même et m’enseignent ma parole.’ Je pourrai dire : ‘Le spectacle me surprend moi-même et m’enseigne son sens.' »

Catherine Dasté, Un théâtre en chemin, édition Seguier-Archambaud, 2006.

 

La sensitive est une plante qui replie ses feuilles dès qu’on la touche, Fontenelle a écrit un éloge funèbre du médecin et botaniste Guy-Crescent Fagon après sa mort en 1718. Dans son éloge il évoque la sensitive comme une plante ayant « plus d’âme, ou une âme plus fine que toutes les autres. » En novembre 2025, La Maison de la recherche et la Théâtrothèque Gaston-Baty ont reconstitué la trajectoire de Catherine Dasté au cours d’un colloque accompagné d’une exposition. Une mise en lumière précieuse qui souligne le rôle majeur que cette metteuse en scène, autrice, pédagogue, directrice de compagnie, a tenu dans l’institution théâtrale. Catherine Dasté était présente, fragile comme une sensitive, dont les racines nourrissent encore indéfiniment l’histoire du théâtre jeune public.


Retrouvez Catherine Dasté et le théâtre jeune public dans les archives de Théâtre/Public
Théâtre/Public

Partager

Acheter un numéro

À chaque numéro, une grande thématique esthétique, culturelle ou politique en lien avec la scène actuelle.

Voir les numéros

Théâtre/Public

S’abonner à Théâtre/Public

 Vous pouvez désormais vous abonner pour une durée d’un an (4 numéros) !

Accéder à la page abonnement

Recevez les dernières actualités de Théâtre/Public